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T R O I S  P E T I T S  T O U R S  D A N S  L A  S P L E N D E U R  D U  M O N D E

Misère, pauvreté : ces deux mots pointent du doigt la mauvaise répartition des ressources de la planète.

Mais, au-delà de ces inégalités flagrantes, la pauvreté se manifeste aussi par d'autres fléaux qui ont pour noms : indifférence, isolement, absence de vraie communication, fermeture des esprits et des corps…

Cette misère-là, souvent sous-estimée ou même ignorée, s'infiltre insidieusement dans la société, avec les conséquences que l'on connaît : défaitisme, frustration, violence, rancœur…


C'est là que la poésie a son mot à dire !

L'enjeu est réel : il ne se réduit pas à réciter des poèmes par cœur, rabâcher des mots vidés de leur sens et leur substance. La poésie, c'est d'abord un élan, un défi. Une invitation à habiter pleinement  le monde en se sentant partout chez soi.

C'est ce défi qui m'a conduit à animer des ateliers d'écriture destinés aux enfants de quartiers dits “difficiles”. Début 2001, j'ai été ainsi appelé à Aubergenville, une banlieue grise et cimentée des Yvelines. Lors du premier contact avec ces enfants, ce qui m'a frappé ce n'est pas la violence, la dureté dont on nous rebat souvent les oreilles dans les média, mais le repli, la timidité, la peur de prendre la parole. Questionnés sur ce qu'ils avaient vu ou entendu ce matin-là en venant à l'atelier-poésie, les enfants baissent les yeux en silence ou répondent : rien. Comme si la vie avait déserté ce recoin du monde…


N'est-ce pas là la première des misères, la première des violences ? Être coupé de ses sensations. Se laisser envahir par la banalité, l'insignifiance. Vivre en état d'absentéisme généralisé, enfermé dans une bulle d'indifférence où plus rien ne peut survenir.


Alors, que faire ?

La première vocation de la poésie est, je crois, d'inviter les enfants à “reprendre racines”. Retrouver les joies de la vie en direct. Quitter la boue des images toutes faites.


Offrir son fond, le laisser transparaître, pour reprendre la belle formule de Jean-Claude Marol.


Toutes ces exigences sont au cœur du haïku,  ce bref poème de 3 vers d'origine japonaise. Les enfants sont d'abord surpris par cette forme d'expression à la fois elliptique et concrète. Nous sommes loin des mièvreries dont on abreuve trop souvent nos bambins, cette soupe insipide assaisonnée à grand renfort d'adjectifs, de rimes et d'images fleuries. Le haïku, lui, n'a pas le temps de “faire joli”. Il traque la beauté à l'état brut, fait résonner le mystère contenu dans les sensations et les situations les plus simples : un petit détail de trois fois rien, une scène insolite observée dans la rue ou la nature…



Évidemment, les cuirasses ne tombent pas tout de suite. Certains enfants restent sur la touche, comme exilés à l'intérieur d'eux-mêmes. Il s'agit alors de les ramener à des sensations premières : l'odeur de l'herbe mouillée après la pluie, les pas qui s'enfoncent dans un tapis de feuilles mortes, la douce brûlure des flocons de neige sur le visage…


Il ne faut pas hésiter non plus à aller revisiter ce qui choque, ce qui blesse : la tempête de fin 1999 qui a arraché bon nombre d'arbres sur les hauteurs d'Aubergenville, le sentiment de solitude ou de fragilité face à la mort…


Un tronc d'arbre mort

avec une branche vivante

c'est tout


Le temps passe vite

je cours vite

je tombe vite


Hier soir

je me suis arrachée une dent

le soleil sur la rosée



Peu à peu, les sensations vraies remontent à la surface.


Là où il y avait absence et inhibition, la vie se remet à pétiller, jaillir, s'inventer sous nos yeux. Pas de fioritures ou d'ornementation inutile. Il s'agit de plonger directement au plus vif de l'expérience.


En hiver

il fait pitié

le toboggan


Perdu dans la montagne

près d'une rivière, un garçon

l'air frais l'attire


Je me promène

les pieds dans la rosée

c'est mon cœur qui brille



Finalement, après plusieurs semaines, tous les enfants — quel que soit leur niveau scolaire — ont fait leur premier pas sur la voie du haïku.


Joie de partager des émotions intenses… Attention extrême accordée à tout ce qui vit… Un simple caillou, un modeste brin d'herbe, les feuilles encore verdoyantes d'un arbre déraciné… Tout devient précieux, digne d'écoute et de respect, tout retrouve son “juste prix”, sa présence première, qui ne se réduira jamais à la valeur économique et marchande…



Il est bon de montrer aux enfants que pour exister et être reconnu, on n'est pas obligé de passer son temps à acheter, consommer, posséder (avec toutes les frustrations inhérentes à cette fuite en avant).


Les richesses de la poésie sont accessibles à tous. Tout de suite. Sans limite. Il suffit de puiser dans le torrent toujours neuf de nos cœurs…



La mousse, une pierre dure

c'est différent

mais c'est la nature


Un papillon jaune

veille dans le ciel

se pose sur un arbre


À quoi rêvent-ils

dans les fleurs

les oiseaux de nuit ?

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