La première vocation de la poésie est, je crois, d'inviter les enfants à “reprendre racines”. Retrouver les joies de la vie en direct. Quitter la boue des images toutes faites.
Offrir son fond, le laisser transparaître, pour reprendre la belle formule de Jean-Claude Marol.
Toutes ces exigences sont au cœur du haïku, ce bref poème de 3 vers d'origine japonaise. Les enfants sont d'abord surpris par cette forme d'expression à la fois elliptique et concrète. Nous sommes loin des mièvreries dont on abreuve trop souvent nos bambins, cette soupe insipide assaisonnée à grand renfort d'adjectifs, de rimes et d'images fleuries. Le haïku, lui, n'a pas le temps de “faire joli”. Il traque la beauté à l'état brut, fait résonner le mystère contenu dans les sensations et les situations les plus simples : un petit détail de trois fois rien, une scène insolite observée dans la rue ou la nature…
Évidemment, les cuirasses ne tombent pas tout de suite. Certains enfants restent sur la touche, comme exilés à l'intérieur d'eux-mêmes. Il s'agit alors de les ramener à des sensations premières : l'odeur de l'herbe mouillée après la pluie, les pas qui s'enfoncent dans un tapis de feuilles mortes, la douce brûlure des flocons de neige sur le visage…
Il ne faut pas hésiter non plus à aller revisiter ce qui choque, ce qui blesse : la tempête de fin 1999 qui a arraché bon nombre d'arbres sur les hauteurs d'Aubergenville, le sentiment de solitude ou de fragilité face à la mort…
Un tronc d'arbre mort
avec une branche vivante
c'est tout
Le temps passe vite
je cours vite
je tombe vite
Hier soir
je me suis arrachée une dent
le soleil sur la rosée
Peu à peu, les sensations vraies remontent à la surface.
Là où il y avait absence et inhibition, la vie se remet à pétiller, jaillir, s'inventer sous nos yeux. Pas de fioritures ou d'ornementation inutile. Il s'agit de plonger directement au plus vif de l'expérience.
En hiver
il fait pitié
le toboggan
Perdu dans la montagne
près d'une rivière, un garçon
l'air frais l'attire
Je me promène
les pieds dans la rosée
c'est mon cœur qui brille
Finalement, après plusieurs semaines, tous les enfants — quel que soit leur niveau scolaire — ont fait leur premier pas sur la voie du haïku.
Joie de partager des émotions intenses… Attention extrême accordée à tout ce qui vit… Un simple caillou, un modeste brin d'herbe, les feuilles encore verdoyantes d'un arbre déraciné… Tout devient précieux, digne d'écoute et de respect, tout retrouve son “juste prix”, sa présence première, qui ne se réduira jamais à la valeur économique et marchande…
Il est bon de montrer aux enfants que pour exister et être reconnu, on n'est pas obligé de passer son temps à acheter, consommer, posséder (avec toutes les frustrations inhérentes à cette fuite en avant).
Les richesses de la poésie sont accessibles à tous. Tout de suite. Sans limite. Il suffit de puiser dans le torrent toujours neuf de nos cœurs…
La mousse, une pierre dure
c'est différent
mais c'est la nature
Un papillon jaune
veille dans le ciel
se pose sur un arbre
À quoi rêvent-ils
dans les fleurs
les oiseaux de nuit ?

