"Le son du silence est la seule instruction que tu recevras” : dans un de tes livres d'artiste, tu cites cette pensée de Jack Kerouac. Peux-tu me raconter la naissance des Essentiels de Kerouac et ta rencontre avec cet auteur ?
Je tourne autour de Kerouac depuis pas mal d'années. Son errance imprévisible et lumineuse, sa vie toute entière dédiée à l'intensité de l'instant présent, tout cela me parle profondément. Pourtant, je ne sais pourquoi, je n'ai jamais lu un roman de Kerouac en entier. Seulement des extraits, des bribes butinées ici ou là. À plusieurs reprises, j'ai eu envie de parcourir Sur la route ou Les clochards célestes, mais le déclic n'a pas eu lieu. Difficile de savoir ce qui m'a tenu jusqu'ici à l'écart. Peut-être est-ce la vie tourmentée de Kerouac, sa sensibilité d'écorché-vif, cette façon fougueuse et chaotique de revendiquer sa liberté… Mon errance à moi est moins extravertie, plus intériorisée, plus apaisée aussi.
En fait, ma vraie rencontre avec Kerouac est née d'un livre de Bertrand Agostini et Christiane Pajotin : Jack Kerouac - Itinéraire dans l'errance, aux éditions Paroles d'Aube (qui ont récemment malheureusement disparues). Cet ouvrage regroupe une centaine de haïkus de Kerouac, intelligemment resitués dans l'ensemble de l'itinéraire littéraire et intérieur de l'auteur. Cela donne, au final, un recueil passionnant, à mi-chemin de l'essai philosophique et du laboratoire poétique, un livre riche de son inachèvement et de ses pistes entrouvertes. C'est aussi et surtout un livre qui donne envie d'écrire, ce qui, à mes yeux, est infiniment plus précieux que bon nombre de chefs d'œuvre à la perfection froide et stérilisante.
Les haïkus de Kerouac sont un mixte particulièrement saisissant entre la vie quotidienne dans ce qu'elle a de plus prosaïque, de plus terre-à-terre, voire de plus vulgaire, et la pure ouverture de l'esprit prêt à plonger dans le Grand Nulle Part…
En voici quelques échos :
Le petit ver
descend du toit
Par un fil tissé de sa propre merde
La mayonnaise —
la mayonnaise arrive en boîte
Par la rivière
La chaise d'été
se balance seule
Dans le blizzard
Ce que j'aime chez Kerouac, c'est qu'il n'y a pas chez lui de frontière nette entre le trivial et le sacré. Le saisissement de l'éveil peut nous visiter n'importe où, il ne se limite pas aux seuls murs d'un temple Zen. Le monde est proprement ahurissant, en tout lieu, en tout temps — dans une simple chaise, un misérable insecte ou de banales boîtes de mayonnaise !
Certains haïkus de Kerouac nous propulsent encore plus loin. Ils font voler en éclats la fine gangue de notre soit-disant réalité :
Claque des doigts
arrête le monde,
La pluie tombe plus drue.
Les uns derrière les autres,
mes chats
S'arrêtent quand il tonne.
Nous sommes loin des artifices de la vie moderne, ses constructions futiles et éphémères, ses frustrations. Kerouac tente ici d'approcher l'évidence première d'une Nature se déployant dans toute sa fulgurante spontanéité.
Un claquement de doigt, un bruit de tonnerre :
et il ne reste du monde extérieur qu'un silence sans fond,
un silence qui ruisselle sur nous
comme un torrent vigoureux et bienfaiteur…
Au fil de cette errance en compagnie de Kerouac, je suis tombé sur cette perle qui en dit long sur le rapport subtil entre le haïku et le silence :
Le son du silence
est toute l'instruction
Que tu recevras
Ce haïku sonne comme un aphorisme taoiste ou un kôan Zen. Nous sommes tout proche de Bashô et le son de sa cloche tournoyant dans la brume de l'aube…
C'est justement ce poème qui m'a donné envie de recueillir dans un livre calligraphié à l'aquarelle les "Essentiels de Kerouac". Ce qui m'intéressait, c'était de mettre en lumière (et en couleur) la quintessence de son expérience poétique. Je me suis pour cela également plongé dans un autre texte peu connu de Kerouac : Belief and Technique for Modern Prose. On peut y lire ce genre de conseils d'écriture, limpides et énigmatiques :
Quelque chose que tu ressens trouveras sa propre forme.
Pas de temps pour la poésie mais exactement pour ce qui est.
Écris à partir du substantiel œil du milieu, nageant dans mer de langue.
Crois au saint contour de la vie.
Pour moi, il ne s'agit pas là seulement de conseils "techniques" destinés aux écrivains, ce sont aussi de fulgurantes "leçons de vie", des exercices de "sainteté" et d'étonnement à portée de tous…
En donnant vie aux "Essentiels de Kerouac", en choisissant de dessiner et calligraphier ce texte au pinceau et à l'aquarelle, j'ai laissé ces mots infuser mon propre corps, mon propre "œil".
Je n'écris pas pour produire des livres, mais pour me transformer.
Je ne sais toujours pas si je lirai un jour les grands romans de Jack Kerouac, mais je me replonge de temps en temps dans ses haïkus et, malgré les imperfections de certains d'entre eux, j'y retrouve toujours la même fraîcheur d'inspiration :
Noir l'oiseau,
Non ! bleu !
La branche en bouge encore.
Ici, Kerouac est fidèle aux grands maîtres du haïku japonais. Il n'a pas peur de jongler avec les contraires, les contradictions. Il montre tout, en ne désignant rien. Il nous projette dans l'extraordinaire tout en plantant ses racines dans la vie la plus ordinaire. Il dit le mystère des choses tout en le taisant.
"Dire le mystère des choses tout en le taisant" n'est pas si simple. Comment parvenir à cette simplicité ? Où prend-elle sa source ? Le haïku peut-il être perçu comme une traversée du miroir ? A ton avis, que ferait Alice devant cette forme étrange et simple qu'est le haïku ?
Je pense qu'Alice serait parfaitement à l'aise dans ce royaume si paradoxal qu'est le haïku. Bien sûr, Lewis Carroll explore surtout dans ses livres les angoisses de la petite enfance, l'inversion des codes et des conventions, l'irrationnalité contenue dans toute logique poussée à l'extrême… On retrouve toutefois chez Alice comme dans le haïku cette même poésie crépusculaire de la perte d'identité, ce même regard décapant qui transgresse la beauté doucereuse, sagement policée, pour nous plonger au fond du puits de la beauté rude, déroutante, insaisissable…
Alice et le haïku nous parlent tout deux du jeu de la traversée des apparences.
Voici d'ailleurs le haïku d'une petite fille de CE1, Vassolia, qui aurait pu se prénommer Alice :
Je regardais mon reflet dans la rivière
Il ouvrit sa petite fenêtre
Et me prit …
